Take Me Out To The Ball Game, la chanson du baseball

Aujourd’hui, Honus vous raconte l’histoire d’une chanson écrite dans les transports en commun en une quinzaine de minutes au début du 20ème siècle et qui est devenue l’hymne non-officiel du baseball. Une success story à l’américaine. Un monument du baseball et un éloge oublié aux droits des femmes.

Un jour de printemps 1908, Jack Norworth est dans le métro aérien de New York. Cet acteur et parolier de 29 ans voit soudain un panneau « Baseball Today – Polo Grounds ». À la fin de son trajet, la chanson Take Me Out To The Ball Game était née.

Jack Norworth, de son vrai nom John Godfrey Knauff, est né à Philadelphie le 5 janvier 1879 dans une famille très religieuse . Il choisit pourtant une carrière peu appréciée dans ce milieu, le théâtre. Il part, à 20 ans, pour New York où il devient un artiste polyvalent : comédien de vaudeville, parolier, chanteur. Il cumule les succès, notamment l’un des grands tubes de l’époque « Shine On, Harvest Moon ». Quand il compose Take Me Out To The Ball Game, Norworth n’a jamais assisté à un match des Big Leagues. C’est le fameux panneau « Baseball Today – Polo Grounds » qui va lui inspirer cette chanson. À la recherche d’un nouveau titre pour son passage à l’Amphion Theater de Brooklyn, quoi de mieux qu’une chanson sur le baseball ?

En effet, l’année 1908 fut une grande année de baseball. L’Amérique s’émerveille d’une lutte à trois au sein de la National League comme rarement la MLB en connaîtra par la suite. Trois grandes équipes s’affrontent pour le titre : Les Pirates Pittsburgh du « Flying Dutchman » Honus Wagner, les New York Giants du légendaire manager John McGraw et les multiples champions en titre, les invincibles Cubs de Chicago. D’ailleurs, la saison se finira aux couteaux, les Cubs s’imposant dans la National League avec un fiche de 99W-55L contre une fiche de 98W-56L pour les Giants et les Pirates, suite à un ultime match rejoué deux jours avant les World Series. Les Cubs remporteront ces dernières face aux Detroit Tigers de Ty Cobb 4 victoires à 1. À ce moment là, personne n’imaginait que LA franchise du début du siècle deviendrait, à cause d’un bouc nommé Billy, le symbole ultime des losers dans les sports collectifs…

Reste que Norworth flaire le bon filon. Il amène ses paroles au compositeur Albert Von Tilzer avec lequel il a collaboré à de multiples reprises. Ce dernier, qui n’a jamais assisté à un match des Big Leagues également, se rend compte tout de suite du potentiel de cette chanson et compose la mélodie en une heure. En mai, la chanson est jouée pour la première fois à l’Amphion Theater. Puis elle est enregistrée et proposée au catalogue de la National Recording Company en septembre. Si Norworth a reconnu un succès modeste au début, sa chanson est reprise par plusieurs autres artistes de l’époque, ce qui va accroître considérablement l’audience et le succès de la chanson qui devient l’un des tubes de l’année. Il faut dire que la fin du 19ème siècle ainsi que le début du 20ème sont marqués par la domination des œuvres musicales issues de New York, un mouvement nommé Tin Pan Alley.

Le succès de la chanson va entraîner un effet de mode. De nombreuses autres chansons sur le baseball sont écrites à ce moment là mais sans avoir le succès de l’œuvre conjointe de Norworth et Von Tilzer. C’est le cas notamment de « Take Your Girl To The Ball Game » de George M. Cohan, artiste multi-casquette, grand nom de Broadway et père de la comédie musicale. C’est un amoureux du baseball, fan des Giants, qui possède sa propre équipe amateur. Un mystère entoure d’ailleurs sa chanson puisqu’elle est annoncée le même jour que celle de Norworth, le 2 mai et les droits déposés le 8 mai. Norworth a-t-il inspiré Cohan ou ont-ils eu la même idée au même moment ? Il semble, au vu du petit microcosme que forme Broadway, que la première réponse soit la bonne.

Jack Norworth et sa seconde épouse Nora Baines

Le compositeur Albert Von Tilzer

Pour augmenter la visibilité de la chanson, Von Tilzer commande une série de photos peintes qu’il expose grâce à des lanternes magiques dans certains lieux comme aux Polo Grounds par exemple. Les photos mettent en scène l’histoire que conte la chanson. Car, si aujourd’hui, le refrain est devenu l’hymne non-officiel du baseball américain, Take Me Out To The Ball Game est avant tout une histoire. L’histoire d’une femme. L’histoire de Katie Casey.

Katie Casey was baseball mad,
Had the fever and had it bad.
Just to root for the home town crew,
Ev’ry sou
Katie blew.
On a Saturday her young beau
Called to see if she’d like to go
To see a show, but Miss Kate said "No,
I’ll tell you what you can do:"

Refrain

Take me out to the ball game,
Take me out with the crowd;
Just buy me some peanuts and Cracker Jack,
I don’t care if I never get back.
Let me root, root, root for the home team,
If they don’t win, it’s a shame.
For it’s one, two, three strikes, you’re out,
At the old ball game.

Katie Casey saw all the games,
Knew the players by their first names.
Told the umpire he was wrong,
All along,
Good and strong.
When the score was just two to two,
Katie Casey knew what to do,
Just to cheer up the boys she knew,
She made the gang sing this song:

 Écoutez Take Me Out to The Ball Game (version de 1908)

L’héroïne se nomme donc Katie Casey, d’origine irlandaise, et c’est une véritable fan de baseball, qui se rend à tous les matchs, connaît les joueurs par leur prénom et n’hésite pas à interpeller l’arbitre s’il commet une erreur. Si, à notre époque, ce genre de fans féminines peuplent les ballparks de la MLB, en 1908, c’est une révolution. Katie Casey incarne une nouvelle idée de la femme. Une femme qui s’affirme, qui a accès au savoir, qui s’implique dans la vie sociale et politique. C’est l’image symbole de la suffragette. Et c’est donc naturellement que les femmes vont commencer à investir les stades de baseball, ces milieux machistes alors réservés aux hommes. Bien entendu, on trouve déjà des femmes dans les stades avant 1908 mais leur présence reste limitée et inhabituelle.

Or, Take Me Out To The Ball Game fait, involontairement, écho aux souhaits des propriétaires des Ligues Majeures qui y voient à la fois l’occasion d’accroître leur nombre de spectateurs (et donc leurs profits) mais aussi la possibilité de chasser les éléments les moins « convenables » du public masculin. L’idée déjà d’un public familial de masse et assagi à une époque où l’atmosphère est des plus agressives dans les stades ? Reste que Take Me Out To The Ball Game reste la seule chanson de baseball qui place la femme dans une telle position dominante, un reflet des femmes courageuses qui, au début du 20ème siècle, tentent d’imposer l’égalité des sexes et le progrès social.

Mise en scène de la fictive Katie Casey. Il ne faut pas la chercher…

Cette même Katie Casey lisant les pages Sports

Norworth n’est pas particulièrement connu pour son activisme dans les luttes féministes. C’est un coureur de jupons qui aura cinq femmes et de multiples conquêtes dans sa vie. Cependant, à l’époque où il écrit sa fameuse chanson, il fréquente une actrice du nom de Trixie Friganza avec laquelle il prévoit de se marier. Son vrai nom est Delia O’Callaghan. D’origine irlandaise, fan des Giants, suffragette très impliquée dans le droit des femmes, indépendante dans l’âme, elle est le reflet de Katie Casey. Elle fait d’ailleurs la couverture de deux éditions de la chanson.

Le mariage n’aura pas lieu puisque Norworth va finalement se marier en juin avec une autre actrice, la grande star du vaudeville Nora Bayes, alors qu’il avait divorcé de Louise Dresser, également actrice, fin 1907, pour se marier avec Trixie Friganza. Un vrai roman de gare.

Trixie Friganza en suffragette

Vers 1910, la chanson commence à être jouée dans les stades de baseball avec une popularité grandissante. En 1927, Norworth souhaite surfer sur la vague de popularité du baseball que portait le grand Babe Ruth (ce fut l’année de son record au 60 homeruns) et prolonger le succès de sa chanson auprès des jeunes, et les royalties qui vont avec, en écrivant un nouveau couplet mettant en scène une nouvelle héroïne, Nelly Kelly.

Nelly Kelly love baseball games,
Knew the players, knew all their names,
You could see her there ev’ry day,
Shout "Hurray," when they’d play.
Her boy friend by the name of Joe
Said, "To Coney Isle, dear, let’s go,"
Then Nelly started to fret and pout,
And to him I heard her shout.

Take me out to the ball game,
Take me out with the crowd.
Buy me some peanuts and cracker jack,
I don’t care if I never get back,
Let me root, root, root for the home team,
If they don’t win it’s a shame.
For it’s one, two, three strikes, you’re out,
At the old ball game.

Nelly Kelly was sure some fan,
She would root just like any man,
Told the umpire he was wrong,
All along, good and strong.
When the score was just two to two,
Nelly Kelly knew what to do,
Just to cheer up the boys she knew,
She made the gang sing this song.

Mais ce sont les années 50 qui vont installer la chanson comme l’hymne non-officiel du baseball en profitant de l’apparition des orgues électroniques dans les stades ainsi que de multiples utilisations dans des séries télévisées comme le célèbre feuilleton I Love Lucy ou dans des films dont « Take Me Out To The Ball Game », datant de 1949, dans lequel Gene Kelly et Frank Sinatra chantent les premiers vers de la version de 1927 au début du film. À la fin des sixties et au début des seventies, la chanson, jouée principalement avant le match mais aussi à la pause de la 7ème manche, devient vraiment un incontournable des matchs de baseball mais seulement au niveau du refrain. Ce qui a pour effet d’effacer les histoires de Katie Casey et de Nelly Kelly de la mémoire de nombreux fans de baseball.

Et puis, un jour de la saison 1977 (ou de 1976), lors de la pause de la 7ème manche au Comiskey Park des White Sox, l’organiste Nancy Faust joue la mélodie de Take Me Out To The Ball Game pour les fans. Sur son perchoir de commentateur, le légendaire Harry Caray se met à chanter pour lui-même le refrain. Et là, les versions divergent. Pour certains, le tout aussi légendaire Bill Veeck, propriétaire farfelu et ingénieux des White Sox, lui demande de reprendre le micro et de chanter pour les fans. Une version alternative prétend qu’il aurait caché un microphone pour enregistrer Caray et qu’il aurait ensuite diffusé l’enregistrement le lendemain. D’autres déclarent que c’est Jay Scott, alors producteur pour la radio WMAQ, qui ouvrit le micro sans avertir Caray. Quelque soit la version exacte, le succès auprès des fans fut immédiat. Et ceci devint un rite pour Caray, y compris quand il passe du Comiskey Park à Wrigley Field chez les Cubs. Il continua, malgré ses maigres talents de chanteur, à enchanter le public du légendaire refrain lors de la 7ème manche, assurant sa légende au delà du carrière bien remplie. Son rituel personnel devint alors un rite partagé par de nombreux stades où on invitait régulièrement des artistes et des personnalités à chanter le refrain lors de la 7ème manche.

Écoutez Harry Caray Take Me Out To The Ballgame

Harry Carray chantant Take Me Out To The Ball Game avec le public de Wrigley Field

À partir du milieu des années 90, la chanson connut un nouvel élan. Plusieurs versions prestigieuses accrurent la popularité et la légende de Take Me Out To The Ball Game, notamment auprès des jeunes générations. On peut citer la version de Carly Simon pour le célèbre documentaire de Ken Burns, Baseball. Ou encore la version rock des Goo Goo Dolls qu’utilise ESPN.

Take Me Out To The Ball Game (Rock Version) par RALLY POINT

Quant à Norworth et Von Tilzer, ils sont décédés respectivement en 1959 et 1956. Ce qui leur laissa le temps d’entrevoir le chemin parcouru par leur œuvre et l’importance qu’elle prit dans le développement du baseball au sein de la culture populaire américaine. Se doutaient-ils néanmoins qu’ils avaient créer LA chanson du baseball, aujourd’hui inégalée ? En tout cas, ils durent attendre longtemps avant d’entendre leur chanson dans un stade avec leurs propres oreilles. En effet, Von Tilzer assista à son premier match de MLB en 1928. Norworth en 1940. Ce dernier reçut en 1958, pour le cinquantième anniversaire de sa chanson, un passe à vie pour les rencontres de la MLB mais il ne put guère en profiter, décédant l’année suivante, après avoir écrit plus de 2500 chansons durant toute sa carrière.

 

bHonus :

 Frank Sinatra et Gene Kelly dans Take Me Out To The Ball Game (1949)

Clip Take Me Out To The Ball Game par The Goo Goo Dolls

L’impressionnante performance (!!!) d’Ozzie Osbourne à Wrigley Field

Harry Caray et le public de Wrigley Field lors du dernier match de1997 (un stade en communion)

CM Punk (star de la WWE) également à Wrigley Field

 

Sources principales :

 Wikipedia (en) – Take Me Out To The Ball Game

 MLB Blog de John Thorn sur le travail de George Boziwick concernant Take Me Out To The Ball Game et la condition féminine

 

2 commentaires à “Take Me Out To The Ball Game, la chanson du baseball”

  1. Labouze jef dit :

    Merci de superbe évocation de cette chanson.. Que j ai eu plaisir à chanter en 7 eme manche avec tout un stade.. Juste jouissif

  2. francovanslyke dit :

    Incroyable, je ne savais pas que cette chanson existait en plusieurs versions et qu’elle avait une telle histoire. Et Frank Sinatra qui la chante, je ne savais pas du tout… Bravo Gaetan

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