In Bed with Hideo Nomo – Partie 1

Début d’une série d’articles sur une de mes idoles, le lanceur droitier Hideo "Tornado" Nomo, joueur majeur dans l’histoire des relations baseballistiques entre Japon et Etats-Unis. Vous doutiez-vous qu’avant le débarquement de la Tornade Nippone chez les Los Angeles Dodgers en 1995, peu d’Américains se doutaient qu’on jouait au baseball au Japon ? Au mieux, le championnat Japonais avait auprès d’eux  l’image d’une Minor League dans laquelle les vieilles stars MLB pouvaient grapiller leurs dernières piécettes avant de plier boutique.

Cela n’a pas empêché Nomo, l’un des meilleurs pitchers des Ligues Professionelles Japonaises à l’époque, de débarquer après sa saison 1994 suite à une petite entourloupe sur laquelle nous reviendrons et c’est grâce à sa motion pour le moins originale (son windup notamment) et à sa forkball bien tranchante qu’il deviendra le buzz des Majeures en 95…

A la fin du mois de mai de sa première saison US, le sieur Nomo Hideo (野茂 英雄) dominait la National League en terme de strikeouts à tel point qu’en juin, il fut élu “Pitcher of the Month” grâce entre autres à un record pour un “rookie Dodger” de 16 K dans un même game face aux Pirates de Pittsburgh (j’en entends déjà qui rigolent) et en juillet, avec une fiche de 6W-1L et un ERA de 2,79, il deviendra le lanceur partant de la Ligue Nationale lors du All-Star Game. Barry Bonds, en pleine bourre à l’époque, est bluffé : "Je n’ai encore jamais vu de lanceur comme lui. C’est juste impossible de frapper sa balle, surtout avec sa motion bizarre. On n’a pas la moindre idée de ce qui va arriver."

La "Nomomania" fait grimper la fréquentation du Dodger Stadium de plusieurs milliers à chaque start du phénomène, notamment grâce à la large population Asiatico-Ricaine de LA à laquelle se combinent les nombreux Japonais en tour-operator dans le secteur. A la mi-saison, il y a tant de Japs au stade que les membres du staf sont formés à la langue du pays du Soleil Levant et la franchise y ouvre même un resto Japonais. Inutile de préciser que les goodies à l’effigie de Nomo partent comme des petits sushis… Le respecté annonceur Vin Scully, présent depuis 1955 dans les travées du ballpark des Dodgers, voit en Hideo "the most exciting player to join the Dodgers in a generation". Rien que ça !

Mais la popularité de Nomo n’est pas qu’à domicile. Le monde drainé dans les autres villes de la National League permet de relancer les fréquentations des ballparks MLB en baisse depuis la fameuse grève de 1994 (RIP Expos). Le manager des Los Angeles Dodgers, Tommy Lasorda, considère à l’époque qu’il n’est pas too much de dire qu’il a sauvé la Major League Baseball. (Aujourd’hui dans Honus, apprenons tous ensemble à relativiser les paroles de coach. Je me rappelle par exemple d’Arsène Wenger parlant de Junichi Inamoto comme le nouveau Patrick Vieira… Bon… Tout le monde peut se tromper…).

Dans le même temps, Nomo participa évidemment à l’émergence d’un vaste marché MLB au Japon. Dans les années 90, n’oubliez pas que les relations commerciales Jap-US (et US-Jap) ne sont pas forcément au beau fixe… La totalité des games d’Hideo sont diffusés à la télévision, sur des écrans géants dans la rue, le tout soutenu par de très grosses audiences (du niveau de l’âge d’or de Rikidôzan 力道山, un sumo reconverti en légendaire catcheur pro -comprendre wrestler- qui terrassait les lutteurs Ricains… Ceux qui sont réfractaires à la magie du catch ne comprendront jamais les subtilités d’un booking gagnant et ce n’est pas à moi de me lancer là-dedans. La symbolique à l’époque était simplement énorme puisque sur le ring, en direct live, un brave Japonais se levait, luttait et terrassait les Américains… Sans vous faire l’affront de revenir sur le contexte historique et guerrier existant entre les deux pays, vous pouvez imaginer l’euphorie des spectateurs).

Quand tu es une star au Japon, tu le sais très vite : c’est bien simple, tout le monde parle de toi (magazines, shows télé, bulletins d’infos). Nomo n’était en rien une exception à la règle puisqu’une horde de reporters Nippons guettaient sa moindre foulée hors des terrains (allant jusqu’à camper devant sa baraque à LA, se cachant dans les bois, fouillant ses poubelles) : je ne sais pas s’il est possible de faire un distinguo entre journalistes et "paparasites" au Japon. Le Premier Ministre l’élèvera même au rang de trésor national, un superbe exemple de retournage de veste toujours du bon côté car seulement quelques mois plus tôt, Nomo avait été sévèrement critiqué pour avoir déserté son équipe et son pays. Il est d’ailleurs assez ironique de noter que la Tornade Nippone était plus populaire comme Big Leaguer que comme joueur de la pauvre franchise de Pacific League que furent les Osaka Kintetsu Buffaloes dont les gradins étaient désertiques et qui sabraient le champagne à la moindre apparition télé (j’exagère à peine).

Il est cependant indéniable que Nomo a, malgré lui mais néanmoins grâce à son talent, joué un rôle majeur dans l’assouplissement des relations USA-Japon. Quelques temps avant son arrivée aux Etats-Unis, on était toujours bloqué 40 ans plus tôt. Le parlement Japonais qualifiait finement les Américains d’illettrés sous-éduqués quand le congrès Américain parlait de pratiques commerciales injustes, n’hésitant pas à réduire une voiture de marque Japonaise en pièces devant le Capitole. La classe, je vous dis… Dans ce climat disons délétère, Nomo réussit à faire la couverture de Sports Illustrated et Time Magazine (Asia) tout en étant le sujet d’un bon paquet de documentaires TV. Le New York Times notera que « l’arrivée de Nomo en MLB signifiait la fin du penchant des Japonais à fermer leurs portes ». l’Asahi Shimbun voyant lui dans le succès d’Hideo la fin des réprobations Américaines sur le commerce Japonais.

Vous saisissez à présent en quoi le start de Nomo lors du All-Star Game 1995 à Arlington, Texas est un événement historique, soit un demi-siècle exactement après la fin de la World War 2 : difficile de passer à côté de la symbolique. Un Japonais qui domine le National Pastime Américain, un petit gars modeste, humble, timide, travailleur et enthousiasmant sur un terrain comme le furent Christy Mathewson, Lou Gehrig ou Joe DiMaggio. Le baseball dans un de ses plus beaux rôles : le brassage des cultures. On estime que 26 millions de personnes en Amérique du Nord et 15 millions au Japon regardèrent ce match. Ce jour-là, Nomo devint un symbole pour le peuple Japonais mais également pour les immigrés Nippons aux Etats-Unis (avant Nomo, l’image du Japonais aux States, c’était surtout le touriste et son appareil photo).

Nomo boucla sa saison 95 sur un bilan de 13W-6L, un ERA de 2,54 et 236 strikeouts au compteur (leader de la National League), aida les Dodgers à atteindre les playoffs pour la première fois depuis leur victoire en World Series en 1988 et fut nommé NL Rookie of the Year.

Mais bien sûr, tout ne fut pas facile. David Friedman, professeur en MIT, fustigeait ouvertement les expatriés Japs aux States et les médias Nippons qui selon lui ne voyait en Nomo qu’un symbole de  la supériorité des Japonais, là où il y avait simplement lieu de prendre plaisir à regarder du baseball de premier ordre. Côté Japonais, les critiques ne manquaient pas de pointer du doigt les manifestations anti-Japonaises.

Séquence "Le Droit de Savoir™" sur Honus avec Fish Villeneuve aux commandes car, amis lecteurs, vous avez le droit de savoir™ que la menace est partout, tapie dans l’ombre, y compris dans les travées du Shea Stadium de New York en ce triste jour du 23 mai 1995  pour la rencontre Dodgers-Mets startée par Nomo. Parmis les 19.000 personnes présentes dans le public ce jour-là, près d’un quart étaient des ressortissants Nippons sans parler de la centaine (voire plus) de reporters en provenance directe du Japon. Evidemment, T-Shirts et casquettes des Dodgers, drapeaux Japonais, banderoles à l’effigie d’Hideo et autres plaquettes K étaient de sortie. Les bases sont posées pour que s’exprime le gros con raciste de base comme on en croise tant dans les tribunes et ce qui devait arriver arriva, le traditionnel "U-S-A, U-S-A" commença à retentir, entonné par un groupe de bons Ricains bien blancs, propres sur eux et majeur fièrement dressé. Cherry on Ze cake, la petite baston entre deux blancs et deux Japonais vite contrôlée par la sécurité du stade.

Après cette merveille de match, le lanceur des NY Mets, John Franco visiblement en verve, demanda à un journaliste du New York Post, "What did you think of Ho Chi Minh ? Not as good as the hype, huh ?" ("Qu’avez vous pensé d’Ho Chi Minh ? Pas aussi bon qu’on le dit, hein?")

Mais Nomo restait détaché de tout cela. Il a pourtant reçu des menaces de mort et de jolies lettres que nous résumerons en "Go Home, Jap" y compris en provenance de Japonais furieux de son départ vécu comme une trahison. La caractéristique première du lanceur n’était pas d’être bavard même avec ses propres coéquipiers. Il arrivait au terrain très tôt, faisait ses étirements, travaillait ses lancers, faisait sa musculation puis rentrait au vestiaire, les écouteurs de son walkman vissés sur ses oreilles (il paraît qu’il était fan du chanteur Motoharu Sano) pour lire des journaux Japonais. Un mutisme qui était pour le moins frustrant pour les reporters Ricains qui n’arrivaient à lui soutirer le moindre mot même après les matches.

Un jour, le journaliste Américain du Knight-Ridder News Service (rien à voir avec K2000), Lew Simons, décida de s’envoler pour Osaka afin de rencontrer les parents d’Hideo et tenter de comprendre d’où lui venait cette attitude pour le moins réservée. "Il a toujours été comme ça, lui confia Kayoko sa mère. C’était un enfant qui parlait très peu. Je ne me rappelle pas avoir eu la moindre longue conversation avec lui". Ce n’est qu’après avoir été sélectionné pour le All-Star Game qu’il téléphona à ses parents pour la première fois depuis son départ vers les Etats-Unis. Simons nota avec surprise que ses parents ne regardèrent pas Nomo starter ce All-Star Game. Ils ont simplement été travailler comme tous les jours (dans une poste d’Osaka pour le papa et comme caissière pour la maman).

Vers la fin de la saison 1995, la MLB finit donc par réaliser que le Japon avait plus à proposer qu’elle ne pouvait l’imaginer : le scouting au Japon commençait et avec lui les arrivées des pépites de NPB dans les ballparks Américains. Et c’est ainsi que le championnat Américain accueillit le meilleur frappeur du Japon (Ichiro Suzuki), son plus gros slugger (Hideki Matsui) et l’un de ses meilleurs lanceurs (Daisuke Matsuzaka) pour ne citer qu’eux. Nomo ayant ouvert la voie, partir pour les Majeures n’est maintenant plus un acte de traîtrise, c’est simplement une étape de plus…

(libre adaptation de l’article de Robert Whiting – “Nomo blazed trail, helped mend fences with move”)

 

16 commentaires à “In Bed with Hideo Nomo – Partie 1”

  1. Fishiguchi dit :

    Tiens ? Un affrontement Nomo/Ochiai, ça vous intéresse ?
    http://youtu.be/HI6X_ilv60Q

    Nomo passe à la batte (autour de 0’50) :
    http://youtu.be/_LrKgxMAkwU

  2. zouz dit :

    J’avoue que ca motion est bzarre mais qu’elle ressemble bcp a celle de sugura dans major…

  3. Fishiguchi dit :

    Tout petite mise à jour de l’article avec un lien actif renvoyant vers un combat de Rikidôzan datant de 1963…

  4. Francovanslyke dit :

    1995, pour Bonds, c’était pas encore l’époque ou il visait à laisser son empreinte de frappeur à home run : il était pourtant déjà énorme, avait été déjà MVP, mais il cherchait à être un frappeur « complet » à l’époque. Il deviendra un véritable Freak plus tard quand il recherchera les Home Runs et battre à tout prix les records de Sosa et McGwire

  5. Fishiguchi dit :

    Faut quand même avouer que sur ses 2 premières saisons MLB, Nomo était vraiment impressionnant. Non seulement les batteurs étaient perdus mais avec sa motion chelou, t’as l’impression que sa balle va plus vite que sa « vraie » vitesse.

    Sur la video que tu évoques Franco, c’est vraiment flagrant… Et puis, t’as l’impression que c’est pas le même Bonds à la batte aussi. Qu’est-ce qu’il a changé ce mec, c’est fou…

  6. francovanslyke dit :

    La Video de Nomo contre les Giants est trés intéressante ; on sent les frappeurs qui sont en dedans, ils ont du mal à lire les lancers de Nomo.

  7. kantou dit :

    bravo pour l’article j’attend la suite avec impatience !!!

  8. Nico dit :

    Le passage de Nomo de NPB a la MLB est mon histoire preferee… :D

  9. Florian44 dit :

    Bravo pour cet article , milles merci. Bon après c’est le cas Ichiro Suzuki et l’achat des Mariners par NINTENDO !!

  10. Fishiguchi dit :

    Ressaisis-toi H !

  11. Hraf dit :

    Fish, veux-tu te marier avec moi ??

  12. Beru dit :

    Excellent article. Merci le Fish (et Robert Whiting bien entendu).

    Hâte de lire la suite, sur son fameux passage de la NPB à la MLB si je ne m’abuse…

  13. Fishiguchi dit :

    Une légende, je vous dis !
    Goro est bien plus grande gueule qu’Hideo mais tu noteras Gaetan que lors de la coupe du monde (dans Major), c’est un joueur clairement inspiré de Nomo qui apprendra à Goro à lancer sa fronde (ou… forkball). Y a pas de hasard !

    Par ailleurs, si l’article est bon, c’est simplement car celui de M. Whiting est fabuleux. Je n’ai fait que l’adapter afin de diffuser auprès de tous la bonne parole…

    Petit PS : N’oubliez pas que l’article est agrémenté quelques liens actifs (de la video notamment).

  14. yann dit :

    bel article fish mais aucun mérite sur Nomo (je plaisantes bien sur!) – je suspend les ventes du t-shirt « Nomore »

  15. Gaétan dit :

    Excellentissime article avec en plus beaucoup d’humour. On a envie de lire la suite ! C’est marrant parce que, par certains traits de caractère, Nomo me rappelle le personne de Goro dans le manga Major. L’a-t-il en partie inspiré ? En plus, il a une gueule sympathique cet Hideo !

    Je me renie après avoir fait tant de misères à Fish mais je crois que je risque de succomber à la Nomomania !!

  16. francovanslyke dit :

    AH ben bravo ! on l’aura attendu ce premier jet sur Nomo, le doux Nomo, dit la tornade ! On notera quand même au passage la grande culture des joueurs de la MLB, John Franco, un gars spécialiste en géo politique. Merci pour le portrait à son fan ultime et à Robert Whiting un gars qu’on apprécie beaucoup chez Honus !

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