Dave Winfield, le tueur de mouette ?

 

Le 4 août 1983. Exhibition Stadium, Toronto (Canada).

Les Blue Jays reçoivent l’un de leurs rivaux de la division Est de la Ligue Américaine, les prestigieux Yankees de New York, devant 36000 spectateurs. Un match important comme la série dans son ensemble. Six des sept équipes de la division ont un pourcentage de victoire au-delà des .500 et la course aux playoffs est serrée.

En 1983, chaque ligue est composée de deux divisions. Du côté de l’Américaine, la division Est est composée, en plus des Yankees et des Blue Jays, des Indians de Cleveland, des Orioles de Baltimore, des Tigers de Detroit, des Red Sox de Boston et des Brewers de Milwaukee.

Les Blue Jays sont une jeune équipe fondée en 1977. C’est la deuxième franchise des Ligues Majeures créée en dehors des États-Unis après celle des Expos de Montréal. Les deux équipes canadiennes représentent leur nation dans chacune des ligues de la MLB. L’équipe ne compte pas de vraies superstars à l’exception du lanceur 7 fois All-Star Dave Stieb. Mais elle peut compter sur des joueurs solides et prometteurs comme le short-stop Tony Fernandez, qui sera 5 fois All-Star, ou le champ extérieur Georges Bell, futur All-Star et MVP de la Ligue Américaine en 1987. Surtout, l’équipe est menée par le futur manager Hall of Famer Bobby Cox.

En revanche, les Yankees s’amènent avec du lourd. Le roster de 1983 se compose notamment de Willie Randolph (6 fois All-Star), Ken Griffey SR (3 fois All-Star), Graig Nettles (6 fois All-Star et MVP de l’ALCS 1981)), Bert Campaneris (6 fois All-Star) ou encore Don Mattingly (6 fois All-Star et futur AL MVP 1985). Côté monticule, on n’est pas en reste chez les Pinstripes avec un futur Hall of Famer, Goose Gossage ou encore le Cy Young 1978, 4 fois All-Star, Ron Guidry. Et enfin, la star de l’équipe, Dave Winfield.

Celui qui sera intronisé au Hall of Fame, en 2001, est arrivé à New York en 1981 après avoir passé huit saisons chez les Padres de San Diego. En Californie, il a commencé à collectionner les places au All-Star Game dès 1977 (il y participera 12 fois, sans discontinuer, de 1977 à 1988). Il y gagne également les premiers de ses sept Gold Gloves. Quand il arrive dans la mythique franchise du Bronx, il continue de rayonner, commençant à collectionner les trophées de Silver Slugger (il en glanera six au total).

Dave Winfield, terrifiant frappeur

(qui est mieux dans son jersey des Padres mais l’auteur de cet article est fan des Yankees donc…) 

Si les Yankees ont gagné la Ligue Américaine en 1981, ils sortent d’une décevante campagne 1982 et doivent reconquérir un titre en World Series, le dernier remontant à… 1978. Une éternité pour la franchise du Bronx ! Quant à Toronto, la jeune franchise cherche toujours son premier trophée.

Arrive donc ce match du 4 août. Et les choses se passent plutôt bien pour les Yankees qui mènent 3 à 0 en fin de 3ème manche, grâce notamment à Dave Winfield qui frappe 2 pour 2, avec un point produit et un point scoré. Quand arrive le bas de la 5ème manche, les Blue Jays ont déjà réduit la marque et s’apprêtent à repasser au bâton. De son côté, Dave Winfield reprend sa place au champ droit et échange des balles avec le ballboy quand, soudain, le drame arrive !

Une mouette est posée sur le terrain à coté de la ligne de foul ball depuis trois manches. L’une des balles lancée par Winfield prend un rebond sur le turf artificiel et va percuter cette mouette innocente. Son cou se brise sous le violent impact de la balle. La mouette est morte. Immédiatement, la foule hue Winfield et lui lance des boules de papier. Le ballboy vient recouvrir le cadavre encore chaud de la mouette trépassée et l’emporte en dehors du terrain. Le match peut reprendre.

Dave Winfield peut se reconcentrer sur le jeu. Ce qu’il ne sait pas, c’est que l’officier de police Wayne Hartery n’entend pas lâcher l’affaire. Ce membre des services de police de Toronto, qui n’est pas spécialement fan de baseball, est censé être de repos mais pour gagner un petit peu plus, il a décidé d’assurer la sécurisation du match. Il est assis au niveau du champ droit quand le drame se produit.

Alors que le match a repris, il consulte son sergent suite au décès du volatile. Pour lui, pas de doute, Dave Winfield l’a fait exprès et a donc causé une souffrance non-nécessaire à l’animal, ce qui est réprimé de six mois de prison et une amende de 500 dollars par le Code Criminel du Canada.

Le match se termine. Les Blue Jays ont eu l’occasion de gagner dans la 9ème manche mais au final ce sont les New-Yorkais qui s’imposent. Dave Winfield regagne le clubhouse en homme libre. Plus pour longtemps.

Alors qu’il se trouve dans le vestiaire avec ses coéquipiers, le manager des Yankees, Billy Martin, appelle Winfield et le indique que la police l’attend. Il pense à une blague de son manager. Il sort les mains en l’air tandis que son coéquipier au champ extérieur Oscar Gamble lance « prenez lui les poignets » en référence aux menottes de la police. La blague tourne court.

La victime et son meurtrier 

Winfield est interpellé. Il est amené à la 14ème division de la police de Toronto pour répondre du meurtre de la mouette. Hartery en est convaincu à 100 %. Ce n’est pas un accident. Dave Winfield, le héros des Yankees, la superstar de la MLB, a volontairement ôté la vie au volatile marin. 

La Presse de Toronto s’empare de l’affaire

Hartery a fait récupérer l’oiseau pour une autopsie qui sera pratiquée le jour suivant à l’université de Guelph. L’autopsie montrera que la mouette était souffrante, ce qui peut expliquer qu’elle ne tenta pas d’éviter le projectile, et qu’elle mourut en fait d’une hémorragie cérébrale.

Entre-temps, Dave Winfield ne va pas s’éterniser au commissariat. Non qu’il s’évade mais le General Manager des Blue Jays, Pat Gillick, apporte la caution de 500$ permettant la libération du joueur des Pinstripes. Il sort une heure après son arrivée. Le lendemain, l’un des assistants du procureur, Norm Matusiak, hérite du dossier et considère qu’aucune infraction n’a été commise. Les charges sont formellement abandonnées le 12 août par le tribunal.

Les Blue Jays comme le maire de Toronto, Paul Godfrey, sont embarrassés par cette affaire. Arrêté l’une des plus grandes stars du baseball, appartenant à la plus prestigieuse équipe du sport nord-américain, ce n’est pas une bonne publicité. Godfrey ira même le lundi suivant à New-York pour rencontrer, sur ses propres deniers, Winfield afin d’éclaircir la situation, regrettant un mauvais enchaînement des faits. Il faut dire que le maire ne peut présenter des excuses. Il risquerait de se mettre à dos les fans des Blue Jays… et les mouettes, même si ces dernières n’ont pas le droit de vote…

Du côté des Yankees, on l’a mauvaise sur le coup. Billy Martin fait un trait d’humour quand il se moque des accusations de cruauté animale : "Cruauté animale ? C’est bien la première fois que Winfield ne loupe pas le cut-off ! " et menace les Blue Jays de représailles « quand Toronto viendra à New-York la semaine prochaine, nous allons faire arrêter leurs quatre lanceurs partants. Nous aurons quelqu’un qui va appeler la police et dire qu’ils ont été molestés à l’hôtel ». Le légendaire propriétaire des Yankees, George Steinbrenner trouve cela tout simplement « ridicule », bien que ce dernier n’hésitait pas à dénigrer par voie de presse ou auprès des coachs celui qu’il surnomma Mr May, en raison de mauvaises World Series 1981 et en référence à son coéquipier Reggie Jackson alias Mr October.

Finalement, l’affaire judiciaire n’ira pas bien loin mais l’histoire, elle, ne s’arrête pas là. Dave Winfield revient l’hiver suivant à Toronto pour une oeuvre de charité. Un tableau qu’il a commandé, représentant trois mouettes dans le ciel et portant sa dédicace au peuple canadien, est vendu 32000$ aux enchères en faveur d’une association caritative pour enfants handicapés. En tout, il récolte 60000$ avec deux tableaux vendus.

Le lancer de Dave Winfield est même repris dans certains manuels de physique, expliquant que la vitesse de la balle s’accélère avec un rebond ! 

Et ce que l’on nomme « l’incident de la mouette » aura contribué à la prise de conscience d’un nécessaire contrôle de la population des mouettes. Avec la proximité du lac Ontario, celles-ci représentaient au moins 75000 paires (deux adultes minimum sans compter leurs oisillons potentiels) en 1984. Elles avaient pour habitude de venir nombreuses à l’Exhibition Stadium pour se nourrir des restes laissés par les spectateurs. En 1984, la situation est telle que la ville décide des mesures de contrôle pour faire baisser leur nombre, à l’aide notamment d’un faucon et de faux coyotes disposés ici et là pour faire fuir les mouettes.

La mort de la mouette causée par Winfield aura donc enrichi le débat public pour arriver à cette décision. Dave Winfield ne sera pas rancunier puisqu’il jouera une saison aux Blue Jays en 1992, participant au premier titre en World Series de la franchise canadienne. Il deviendra l’un des joueurs favoris des fans cette saison-là, lui que ces derniers aimaient accueillir à Toronto en mimant des oiseaux depuis l’incident. Il passera du Mr May de Steinbrenner au Mr Jay, après avoir frappé en 11ème manche le walk-off hit du 6ème et dernier match des World Series, offrant son premier titre suprême à Toronto.

La saison suivante, il partira chez les Twins du Minnesota, dans sa région natale, et y frappera son 3000ème coup sûr, rentrant dans le club prestigieux des 3000. Il finit sa carrière chez les Indians après avoir frappé 3110 coups sûrs, 465 homeruns, produit 1833 points et laissant à la postérité .283 de moyenne à la batte. Dave Winfield, qui naquit le jour du Shot Heard ‘Round The World, fit grand bruit dans le monde du baseball. Et son « incident de la mouette » contribua à sa légende et à celle de la MLB comme le « Pine Tar incident » de George Brett qui se déroula onze jours avant. Difficile d’imaginer que ce grand philantrope, qui fut le modèle d’un certain Derek Jeter, tant sur le plan sportif que caritatif, qui participe au rapprochement USA-Cuba par le baseball et œuvre pour la reconnaissance des Negro Leaguers, puisse être un froid tueur de mouette. N’est-ce pas Randy Johnson !

 

Randy Johnson en plein acte de barbarie contre le règne animal

 

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